---Avoir l’air con : Plus qu’un métier, un passion---
Il est 21h42 lorsque je compose le digicode et m’engouffre dans la sombre cage d’escalier. Au même instant, à quelques trois étages plus haut, la lourde voix de F. tonitrue qu’il va acheter du pain, encore une fois il est 21h42 mais ça ne me choque pas car mon cerveau est déjà en branle et mon cerveau en branle pas mal en général et en particulier aussi et il n’est pas encore 21h43 quand naît dans mon esprit diabolique le plan génial qui fera de moi le héros d’environ 15 secondes de la vie de F et aussi de la mienne mais comme je suis plus souvent le héros de ma vie qu’à l’accoutumée ça m’étonne un peu moins (et si quelqu’un a compris cette phrase et bien tant pis pour lui). Alors bon je fais ni une ni deux ni un ragondin et pas plus un entonnoir, je me cache sous les marches, au rez-de-chaussée, je me colle au mur de l’escalier, juste sous la rampe, de façon à pouvoir aisément saisir le pied étonné de l’ami surpris quand il abordera les dernières marches de sa longue descente aux enfers ou tout du moins au pain. Je pousserai alors un effroyable cri, un truc venu du fin fond des forêts hongroises ou bien alors d’une salle des marchés américaine et il sentira la pression soudaine de ma main ferme sur son rebondi mollet et il entendra l’horrible cri qu’on ne croirait pas humain ou bien si mais Portugais, et comme je suppose qu’il a le cœur solide, il ne mourra pas tout de suite, non, il se retournera comme un seul homme car il est seul dans l’escalier, un rictus d’horreur donnera à son visage poupin un air effrayant genre Margaret Thatcher relookée par « C’est Mon Choix » et puis il m’apercevra soudain et son oeil s’éclairera, il tentera alors un « gros con ah ah ah ah » ou bien une phrase débile du genre « entre ici Jean Pierre Papin » et je jubilerai parce que j’ai fait un truc parfaitement inutile et complètement con et la vie pourra reprendre, on ira acheter du pain ensemble ou plutôt je le laisserai se démerder et je monterai baiser sa copine comme en 40 sauf que je chausse du 41 en fait mais ça ne change pas grand chose, même si je me sers un peu de mes pieds des fois.
Et puis finalement le futur ne tient qu’un temps et la jambe arrive à portée de mon fourbe bras, les secondes ont passé, c’est comme mon beau tee-shirt noir Sonic Youth, j’ai beau utiliser des lessives spéciales à super cher euro cinquante et ben il a passé quand même, c’est comme ça, ça passe quand même, c’est terrifiant, je me suis souvent imaginé à l’aube de la mort, terrifié par la suite, nostalgique de toutes ces choses que je n’avais pas faites et de toutes ces filles que je n’avais pas baisé et de toutes ces chansons que je n’avais pas écrites alors que le temps passait et que je m’en rendais compte et la jambe est là, je m’en rends bien compte, alors j’allonge mon bras et je pousse mon hurlement et F, se retourne mais ce n’est pas F, c’est un type que je n’ai jamais vu et qui ne m’a jamais vu non plus, si je devais résumer je dirais qu’on ne se connaît pas et que la lueur d’incompréhension qui naît dans son œil torve braqué à l’intérieur de mes yeux n’augure pas grand chose quand à un éventuel début d’amitié.